MAGAZINE | NOVEMBRE 2024
Entretien avec
VINCENT FERNANDEL
J’ai grandi avec les films de Fernandel, qui fut probablement la première idole de mon enfance démodée, bien avant Louis de Funès et Bourvil, puis Kirk Douglas, John Wayne et Gary Cooper – autres sarments anachroniques de mes années 1990 et 2000. Lorsque l’idée d’un hommage à Fernandel se dessina au Ciné-club de Montereau, je contactai immédiatement son petit-fils Vincent, dont le souvenir m’habitait depuis longtemps grâce à l’enregistrement d’une vieille émission télévisée, conservée pieusement des années sur une VHS cahoteuse, dans laquelle le petit garçon de dix ans chantait une gentille mélopée avé l’assent du Midi, aux côtés de son père Franck. L’échange téléphonique fut instantanément chaleureux et passionnant ; nous évoquâmes nos goûts de cinéma, notre vision du monde et quelques grandes idées sur la France contemporaine, sur l’école, le vestiaire masculin et la société du spectacle. Je ne me souviens même plus si j’évoquai avec Vincent Fernandel la carrière de son grand-père.
Quelques mois plus tard, sous les dorures séculaires du Train Bleu, à Paris, je rencontrai enfin le futur invité du Ciné-club, afin d’échanger à nouveau quelques mots, en prévision de la séance de novembre. Nous parlâmes au moins trois heures, au milieu des voyageurs et businessmen aux costumes sombres. Nul autre endroit n’aurait pu se plier si bien à cet échange informel en forme de long voyage dans nos enfances de « vieux ringards », un peu mélancoliques. Je fus alors saisi par une réalité que mon imaginaire avait préféré transfigurer à outrance, et qui donne toutes ses couleurs à l’interview que vous vous apprêtez à lire : Vincent Fernandel existe pleinement, au-delà de sa glorieuse ascendance artistique, qui n’est que le vernis sucré de sa personnalité chatoyante, entière, cultivée et empreinte de spiritualité méridionale – autrement dit, de bon sens. Le public du Ciné-club se déplaça massivement pour approcher le « petit-fils de Fernandel » ; je fus heureux, quant à moi, de serrer la main de Vincent Contandin, qui répondit à mes questions pendant deux heures, avec une faconde et une gourmandise constantes qui ensoleillèrent le cinéma de Varennes-sur-Seine, et les agrégats ténébreux de mes souvenirs de « prince déchu du merveilleux ».
Julien Morvan
Mars 2025
Introduction
Julien Morvan : C’est un immense plaisir de vous accueillir au Ciné-club de Montereau pour cet hommage à votre grand-père. Nous nous sommes déjà rencontrés, nous avons longuement échangé et j’ai été frappé de constater à quel point l’étiquette, que l’on vous associe très souvent (y compris ici, aujourd’hui), « petit-fils de Fernandel », ne vous caractérise absolument pas. Si je devais écrire votre biographie à grands traits, cette information arriverait à la fin, comme un supplément qui, en réalité, ne dit pas grand-chose de votre personnalité.
Vincent Fernandel : Merci de souligner ce point qui est assez important, effectivement, au regard d’une tradition française qui confond souvent un fait – en l’occurrence un fait patronymique – avec un métier. Porter un nom n’est pas un métier. Porter un nom est un fait, une donnée. C’est une donnée qui raconte évidemment quelque chose, puisque le nom (que l’on soit connu ou pas, d’ailleurs), on en hérite bien de quelqu’un, avec souvent l’histoire ou les histoires qui vont avec. Mais, il est vrai qu’en France, une petite doxa médiatique, avec un petit esprit chagrin, a souvent tendance à réduire ceux qui portent un nom célèbre et qui ont eu un précédent à des fils de ou des petit-fils de. Pour moi, ce n’est pas une insulte car tout le monde est le fils, le petit-fils ou l’arrière-petit-fils de quelqu’un. J’ai la chance d’avoir des précédents célèbres et sympathiques aux yeux du public, aussi bien mon grand-père Fernandel que mon père Franck Fernandel – au capital sympathie plutôt enviable. Pour autant, la notion de petit-fils de ou de fils de ne caractérise pas qui l’on est ou ce que l’on fait, sauf rares exceptions de certains qui vivent sur ce capital et qui font de leur nom un métier, un gagne-pain – ce qui n’est pas mon cas. Mais, je le redis, nous sommes sur le territoire hexagonal et gaulois où les médias, la plupart du temps, se réjouissent assez peu que des fils ou des petit-fils de soient, à leur tour, dans le même métier que leurs précédents. Je sais que nous avons une idole en commun, qui est Michael Douglas : lorsqu’il s’impose dans le même métier que son père Kirk, les Américains se réjouissent, ils se régalent, ils se disent que c’est formidable, c’est la filiation – comme quand le fils de Clint Eastwood joue de la basse ou que l’une de ses filles devient actrice. Les Américains voient cela comme un prolongement réjouissant. En France, on a plutôt tendance à avoir le petit sourire au coin de la lèvre, avec un côté goguenard.
Racines et héritage
Julien Morvan : Vous êtes né à Monaco, vous avez grandi à Marseille, vous vivez aujourd’hui en Île-de-France et travaillez essentiellement à Paris, métropole mondialisée, avec un nom d’artiste célèbre sur tous les continents – vous vous présentez souvent comme un « méridional » et rappelez votre attachement viscéral à la Provence ; pour autant, rien ne semble plus vous émouvoir que l’existence séculaire des grands kaoris de Nouvelle-Zélande, ces magnifiques arbres mystiques, figures paternelles de populations vivant en totale symbiose avec la nature. J’aimerais savoir, à partir de ce pedigree, quel est votre rapport à votre passé et vos origines : prend-il plutôt la forme d’un « régionalisme universel », à la manière d’un Giono ou d’un Pagnol ; ou êtes-vous davantage ce que Nabokov, le cosmopolite, qualifiait de « macédoine de gènes », capable de changer de langue, de pays, de culture et de continent plusieurs fois dans sa vie, sans jamais n’être autre chose que l’enfant primitif qui chassait des papillons dans le jardin familial ?
Vincent Fernandel : J’aime beaucoup la définition de Nabokov mais je pense que si je la faisais mienne, si je disais que cette assertion me caractérise, je serais un tantinet prétentieux, je raconterais une histoire qui n’est pas vraie. Même si vous faites de moi un globe-trotter, entre une naissance à Monaco, une vie à Marseille, une escale en Nouvelle-Zélande et une vie parisienne, je reste avant tout ce que j’appelle, avec beaucoup de tendresse et sans mépris, un provincial. Méridional oui, mais le Midi est large, il n’y a pas que Marseille. Marseille est une ville, une enclave, une entité à part, et autour il y a le Midi. Si Marseille est méridionale, tout le Midi n’est pas Marseillais, n’est-ce pas ? Moi, je suis d’abord un enfant du Midi – et même, par mes deux parents, un enfant d’Italie, dans le sang, dans les gênes et le caractère. Pour autant, je ne suis pas fondamentalement attaché aux lieux. Pour moi, la pierre et la terre se valent à peu près partout dans le monde, dès lors que les lieux sont foulés par des gens qui rayonnent et qui ont une énergie solaire, positive, enrichissante, inspirante. J’ai un patrimoine intérieur intangible et plutôt évanescent ; je m’attache davantage aux âmes et à l’indicible qu’aux choses que l’on touche, que l’on garde, qu’on entasse et dont on regrette l’absence. Les Méditerranéens font parfois preuve d’un chauvinisme un peu étroit – leur mer, leurs cailloux, leurs galets, leurs rochers – mais je ne l’ai jamais eu en moi. Je suis un méridional provincial qui voyage, de temps en temps dans le monde, mais gardant toujours à l’esprit que les plus grands voyages, on les fait souvent à la maison.


Julien Morvan : Vous n’êtes pas quelqu’un de nostalgique, encore moins d’un passé que vous n’avez pas connu, mais vous vous déclarez facilement mélancolique de caractère, voire rêveur. De quelles couleurs se teintent votre mélancolie et vos rêves ?
Vincent Fernandel : La mélancolie qui est en moi n’a rien de la mélancolie définie par la psychanalyse – sinon, je serais extrêmement malheureux ! [Rires] La nostalgie et la mélancolie sont une subtilité sémantique autant qu’une subtilité intérieure. Faire la différence réelle entre la nostalgie et la mélancolie, c’est assez compliqué. Je dirais que j’ai toujours eu un regard sur le monde qui me donne l’impression d’être un étranger d’une autre époque (laquelle, je n’en sais rien), qui a été débarqué ici par erreur, comme sur la machine du « doc » Emmett Brown dans Retour vers le futur. Quand il a réglé la DeLorean, il s’est trompé de quelques décennies, ou peut-être d’un siècle. Je regarde le monde, non pas avec indifférence mais, au contraire, avec beaucoup d’acuité, d’une manière sensorielle assez viscérale. Il m’arrive souvent de me demander si je me suis trompé d’époque, ou si c’est l’époque qui s’est trompée.
Julien Morvan : C’est un point que nous avons en commun, je pense…
Vincent Fernandel : [Rires] Vous savez, à vingt ans, j’étais déjà un vieux ringard mélancolique ! Mais quand j’avais vingt ans, les vieux ringards mélancoliques étaient moins populaires, alors qu’aujourd’hui ils sont à la mode. J’ai attendu plus de vingt ans avant d’être à la mode ! Comme quoi, il ne faut jamais désespérer.
Julien Morvan : Vous avez une actualité toujours foisonnante, entre projets d’avenir (les plus nombreux) et une volonté (nécessaire) de faire perdurer le passé, notamment celui de votre père. Finalement, vous parlez assez peu de votre grand-père dans les médias, au-delà des traditionnelles questions des journalistes en manque de confidences intimes.
Vincent Fernandel : [Rires] Ce que je vais dire n’est pas en mauvaise part, car c’est très humain, mais on me pose souvent les mêmes questions. La plupart du temps, ce sont des questions de surface, des questions qui, pour moi, revêtent un caractère assez anecdotique ; des questions qui reflètent une époque où l’on veut tout synthétiser en vingt secondes. Il y a aussi un désir, humain, de saisir les choses les plus immédiates qui pourraient nous permettre de croire que les artistes sont comme nous. Naturellement qu’un artiste, en vérité, il est comme nous. Un artiste, c’est un homme ou une femme, ce n’est pas E.T., ni un demi-dieu descendu de l’Olympe qui, soudain, fait du cinéma, de la chanson ou de la littérature ! [Rires] Hélas, ces questions évitent de parler du très rude travail, de la cuisine et de la coulisse, qui sont l’essence de l’artiste. L’essence de l’artiste n’est pas le talent ni le génie, même si certains en ont. La plupart du temps, c’est beaucoup d’aptitudes et autant de travail. Alors, on me demande parfois à propos de Fernandel : « Pourquoi est-ce un génie ? », « Qu’est-ce qui fait qu’il avait cette tête incroyable ? », « Comment il était dans la vie ? », « Qu’est-ce qu’il aimait bien manger ? ». Bientôt, on me demandera d’énumérer ce qu’il avait en chaussettes et en caleçons…
Julien Morvan : C’était ma prochaine question…
Vincent Fernandel : [Rires] Je vais vous répondre, mon cher Morvan, en exclusivité ! Ce que je déplore, c’est une récurrence de questions qui n’ont pas beaucoup de sens car elles ne parlent pas du parcours de travail. Quand je suis né, en 1983, mon père était chanteur et vedette ; il venait de sortir un titre qui s’appelle L’amour interdit. Ce que j’ai vu de mon père, c’est qu’il était un homme absolument comme les autres, qui travaillait dans une industrie assez étrange, avec des horaires de travail assez surprenants (surtout quand on est père de famille). Lorsqu’on lit des entretiens sur des réalisateurs, des chanteurs ou des acteurs, notamment chez nos amis Américains, il y a toujours cet axe : quel a été le parcours de travail, quel a été l’effort fourni ? Quant à moi, ce n’est pas que je n’aime pas parler de mes précédents, au contraire, mais une fois que vous avez répondu à la question que l’on vous repose quarante-cinq fois, cela ne va pas beaucoup plus loin.
Artisans de France
Julien Morvan : Savez-vous ce qui est écrit sur la tombe de Maurice Chevalier ?
Vincent Fernandel : Non, j’ignore ce qui est écrit sur la tombe de Chevalier !
Julien Morvan : « Artisan de France ». Je sais que vous êtes sensible à cette idée de ne pas réduire les artistes à de simples anecdotes, pittoresques ou amusantes pour les journalistes, en oubliant l’essentiel : le travail, la minutie, la répétition des gestes et, en définitive, le caractère artisanal du métier d’artiste.
Vincent Fernandel : Être artiste, ce n’est qu’être un artisan. Ce n’est qu’un métier. Évidemment, c’est un métier qui est sans doute plus agréable que d’autres, les métiers qu’on ne choisit pas, que nous sommes contraints de faire, par nécessité ou par défaut. Les métiers artistiques nécessitent une régularité, une rigueur et une capacité d’adaptation très forte : il faut être taillé pour cela ! Qu’on ne se méprenne pas, tout de même : on ne sauve pas le monde. J’ai beaucoup plus d’admiration pour des gens qui vont sauver des enfants ou qui essayent de s’investir, de manière concrète, pour sauver des vies, des civilisations, trouver des vaccins – eux sont des gens utiles. Les artistes, l’un remplace l’autre ; les héros, pas forcément.
Julien Morvan : On ne vous a jamais imposé la moindre pression artistique durant votre enfance, il n’y avait pas de flambeau à relever. Toutefois, en votre for intérieur, n’avez-vous jamais ressenti une sorte de poids, voire d’angoisse, à l’idée d’être un Fernandel et de n’en rien faire ?
Vincent Fernandel : Henri Chapier, sortez de ce corps ! [Rires] Vous savez, je ne suis pas un homme de pression et je n’en mets pas à qui que ce soit – le premier qui va essayer de me mettre de la pression, cela va malheureusement se retourner contre lui ! J’ai toujours été élevé ainsi par mes parents, que je remercie. Ils m’ont toujours fait comprendre une chose, c’est qu’avant d’être un Fernandel ou un Contandin, un homme, un brun ou un Méditerranéen, j’étais d’abord une entité libre, libre de penser et de dire ce que bon me semblait, à qui je choisissais de le dire – toute convenance sociale gardée, naturellement ! On m’a aussi appris à être contredit, par des gens qui pourraient se montrer plus pertinents que mes idées reçues ou certaines convictions. Je suis opposé à la doxa actuelle qui tend à vouloir donner de la couleur interprétative, quels que soient les propos tenus ou entendus ; je préfère les échanges d’idées, non les soliloques faits pour stranguler votre interlocuteur. Être un Fernandel ? Déjà, lorsque je le dis, il y a une dissonance. En disant cela, j’ai l’impression de descendre des Julio-Claudiens. En réalité, je suis fils et petit-fils d’artisans Français. Encore une fois, un nom ce n’est qu’un nom. On ne l’emporte pas avec soi, vous ne faites pas des câlins à votre nom, vous ne dialoguez pas avec lui. Avoir un nom célèbre peut devenir une malchance si on a été mal élevé, quand on a eu des parents défaillants, qui ont essayés de vous faire rentrer au forceps, dans les neurones, que vous descendez d’une sorte de fontaine de sang bleu dans laquelle il faudra s’ébrouer toute sa vie. Ce n’est pas mon cas. Moi, je viens de Marseille ! [Rires] On est simples, quand même, dans le Midi !


Julien Morvan : Votre vocation d’artiste n’est-elle pas, pour autant, intrinsèquement, une sorte de devoir de mémoire ? J’entends ici le « devoir » d’un enfant d’artisan qui reprend le métier de son père ou de son grand-père, avec la volonté de faire perdurer un savoir-faire, davantage qu’un nom de famille écrit en grosses lettres sur la devanture de la boutique.
Vincent Fernandel : Ce que je vais vous dire peut paraître prétentieux mais, parfois, je me dis : si ce n’est pas moi qui m’en occupe, qui le fera et comment ? Mon grand-père a eu une telle notoriété que, même mort, il arrive encore à se faire vivre (si je puis dire), parce que Fernandel c’était Fernandel. Il ne peut pas y en avoir deux comme lui et ce qu’il a incarné a même dépassé l’homme qu’il était ou ce qu’il pensait incarner. Mon père a eu une très longue carrière de chanteur, il a fait beaucoup de succès (notamment au Canada français, où l’on écoute encore beaucoup Franck Fernandel) mais il a fait un choix de qualité de vie : dans les années 1970 et 1980, on pouvait vivre dans le Midi, faire des galas et des tournées, sans se préoccuper de faire des disques tout le temps. Ce qui a pu me déranger à un moment, c’est que l’on dise : « Vincent Fernandel, petit-fils de Fernandel ». Mais… mon grand-père ne m’a pas enfanté ! Il y a quatre ou cinq ans, lorsque j’ai commencé à enregistrer des contes et fables pour enfants, j’ai demandé à mon éditeur d’ajouter « Fils de Franck Fernandel ». Désormais, on n’oublie plus mon père. Je l’ai remis à sa juste place. Je suis aussi producteur et éditeur musical car beaucoup de gens n’ont pas oublié sa carrière. J’ai acquis une quarantaine de titres, qui sont remasterisés et mis en ligne sur internet : c’est un carton sur les plateformes ! Cela prouve qu’il y a des gens dont le souvenir est de plus en plus lointain dès lors que l’on ne propose plus la matière qui permet de découvrir leur travail. Pour un artiste, le temps n’existe pas si on ne laisse pas s’installer des failles spatio-temporelles, où on le perd.
Julien Morvan : Dans une interview, vous avez cité une très belle phrase de Claude Chabrol : Mon métier est de rendre concret des abstractions. Est-ce là une possible définition de votre métier d’artisan du spectacle ?
Vincent Fernandel : J’aime beaucoup le fait de penser ce métier comme une forme de montgolfière, qui serait une somme de rêves, d’envies et d’aspirations – mais pour rendre concret ce rêve, il faut qu’il soit à hauteur d’homme, qu’on puisse le percevoir sans qu’il ne se perde dans la sphère. Lorsque j’étais journaliste de cinéma, j’ai eu la chance de rencontrer de grands artistes : Andy Garcia, Dino Risi, Harrison Ford… Si après cela, vous vous mettez au même niveau qu’eux artistiquement, c’est que vous avez un sérieux problème. Pour moi, les très grands artistes, qui sont des créateurs, sont capables d’extraire, sculpter et polir une sorte de glaise intérieure, afin que ce « morceau de moi », un peu foutraque au départ, arrive à prendre une ligne, une élégance, qui se transformeront peut-être en miroir universel. On peut ainsi se retrouver dans les lignes d’un grand écrivain, qui a compris que la moindre des politesses, lorsque l’on s’adresse à un public, ce n’est pas de parler uniquement de soi.
Julien Morvan : C’est la fin du roman de Giono, Un roi sans divertissement, avec cette tête qui explose pour prendre enfin les dimensions de l’univers.
Vincent Fernandel : Nous avons les mêmes références !
Une enfance immuable
Julien Morvan : Aujourd’hui, vous principale activité est celle de conteur, pour des livres audio et des plateformes d’écoute en ligne. Vous dites que votre principal public, bien qu’en définitive il soit assez varié, ce sont les enfants.
Vincent Fernandel : Oui, je suis conteur pour la jeunesse, sur des livres CD qui réunissent des textes de grands auteurs, avec des illustrations – comme des BD interprétées. Je suis devenu conteur pour la jeunesse accidentellement mais j’ai toujours été préoccupé par la transmission. J’ai eu la chance, quand j’étais petit, d’avoir été rendu curieux. La curiosité, c’est une nature mais cela s’apprend aussi. Moi, je ne suis qu’un passeur. Michel Bouquet disait que l’acteur est un médium sensible qui fait le lien entre l’auteur et le public. Je fais passer, entre un auteur et les petits ; sauf que, je n’ai pas que les petits comme public. Je vois que mes livres CD, que je dédicace très régulièrement en France et un peu à l’étranger, sont achetés par des gens de mon âge. Ils me parlent souvent de leur « part d’enfance ». Dès lors, mes enregistrements deviennent tous publics.
Julien Morvan : Les enfants et adolescents ne lisent plus beaucoup aujourd’hui – c’est un euphémisme, sans sucre ajouté. Vous intervenez parfois dans des écoles, et vos contes (La Fontaine, Pagnol, Daudet, entre autres) sont dans les programmes scolaires. Quel est votre sentiment sur cet appauvrissement de la lecture, donc de la connaissance des grands auteurs, chez les plus jeunes notamment ?
Vincent Fernandel : C’est une question d’autant plus intéressante que je me rends compte, au fur et à mesure des interviews, que l’on me pose des questions qui devraient être posées à des élus ! Mais, en tant que suppléant et synthèse de tous les élus de France [Rires], je vais vous répondre mon cher Julien Morvan, avec une opinion de citoyen. La première mission d’un État, quel que soit le bord du chef de file, est d’assurer l’éducation et l’instruction des enfants. J’irai même plus loin : l’école est censée instruire, les parents sont censés éduquer. Or, aujourd’hui, les parents ont beaucoup plus de mal à éduquer les enfants, pour diverses raisons liées aux messages publicitaires, réseaux sociaux, tablettes ; autant d’outils qui n’éduquent pas mais peuvent les dézinguer rapidement. Il y a une responsabilité de l’État pour que l’instruction soit maintenue à un certain niveau d’exigence, qui ne doit pas empêcher la dimension ludique. L’Éducation Nationale française n’est pas réputée pour être très ludique, contrairement à certains pays scandinaves. L’État devrait aussi avoir la responsabilité d’aider certains parents, des travailleurs qui se retrouvent sans le sou le quinze du mois et qui peuvent difficilement assumer l’éducation de leurs enfants. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de responsabilité individuelle : les parents démissionnaires existent. Pour ma part, je pars du principe qu’en République, les fonds et les efforts ne doivent pas être mis au service d’une idéologie mais d’un fait majeur constitutif de tout notre présent et notre futur : l’instruction. Dire que les jeunes ne lisent plus, cela dépend aussi de ce qu’on donne, de comment on le donne et comment on intéresse. Peut-être que nous avons aussi une image un peu surannée, un peu idéale, du passé, dans lequel on s’imagine qu’on lisait beaucoup plus. Notre époque a un côté formidable : il y a tous les moyens pour réussir – à condition qu’au sommet, on actionne les bonnes manettes.
Julien Morvan : Justement, avec vos contes et enregistrements, vous incarnez une sorte d’écho à nos réminiscences enfantines et à nos abstractions. Êtes-vous d’accord avec Louis Guilloux quand il écrit dans Le pain des rêves, à propos de l’enfance : « Ce n’est pas vrai que nous avons perdu les trésors dont nous étions les princes : on nous les a volés. Nous sommes tous des rois en exil, tous de grands princes déchus » ?
Vincent Fernandel : Je ne connaissais pas cette magnifique assertion. Il est vrai que ce que l’on nous vole de l’enfance, c’est un peu la faute à l’éducation. Et en même temps, comment ne pas faire ce cadeau à un enfant, comment peut-on ne pas éduquer un enfant ? Bien sûr, il y a les prérogatives sociales, ce que la société semble attendre de nous, la politesse, etc. Petits, nous sommes des princes de rêve, les princes de l’indicible – les enfants sentent des choses exceptionnelles, que l’on perd avec le temps. Nous sommes des princes déchus du merveilleux. C’est difficile car pour grandir, il faut sortir du rêve, se confronter au réel puis apprendre à retourner dans ce monde des rêves dont on nous a fait comprendre qu’il ne fallait pas y passer trop de temps. On passe notre vie entre ces deux sphères.
Julien Morvan : Serait-il juste de dire que vous n’avez jamais été aussi enfant depuis que vous êtes adulte ? Vos différentes activités tournent autour du conte, du voyage, du jeu, des représentations imaginaires : vous travaillez dans une cour de récréation, en fait…
Vincent Fernandel : [Rires] Oui mais, vous savez, je suis très enfantin – sans être inconséquent. Je ne fais pas un caprice avec les gens qui ont la gentillesse de m’inviter au restaurant ! Je suis extrêmement attaché aux jolies choses, à la tendresse, à l’amour, aux manifestations réelles de l’amour ; cela peut paraître bête. Pour autant, j’ai aussi une attirance immodérée, notamment en littérature, pour des auteurs très durs, pour des romans sombres et macabres ; au cinéma, aussi. Je suis fasciné par les films de Dario Argento, par exemple, par les romans de Maurice G. Dantec – que des choses pas follement gaies et pas toujours très optimistes. Garder une âme d’enfant ne veut pas dire que l’on ignore les ténèbres.
Julien Morvan : Une question en forme de clin d’œil. La thématique de ces dernières questions est intitulée : Une enfance immuable. Pensez-vous que je puisse l’intituler : Les enfants, c’est comme les oiseaux ?
Vincent Fernandel : [Rires] Oui, parce que c’est une chanson de mon père ! Et ce que dit cette chanson est très vrai : les enfants ça s’envole, ça s’envole trop tôt. C’est surtout l’enfance qui s’envole trop tôt. Mais si elle a un peu de mémoire, elle peut revenir d’où elle s’est envolée. Beaucoup de petits oiseaux retrouvent leur chemin.
La cinéphilie
Julien Morvan : Êtes-vous plutôt cinéphile, cinéphage ou les deux ?
Vincent Fernandel : J’ai été cinéphile et cinéphage ; aujourd’hui je suis plutôt cinéphile raisonnable. La cinéphagie est parfois problématique : trop de choses, trop d’images, on ne laisse pas le temps au film que l’on découvre de voyager en soi, car certains films vous marquent et l’on doit continuer à rêver. J’enfonce une porte ouverte mais je crois que les meilleurs films sont ceux qui sont longs en cœur et en tête. Jusqu’à trente ans, je mangeais quotidiennement du film, du film et du film ; c’est une boulimie qui m’a été donnée par mon père, qui a posé les jalons de ma culture cinématographique et musicale, notamment dans le jazz. Lorsque j’étais adolescent, nous allions dans le plus grand vidéoclub de Marseille, qui regorgeait de 14.000 titres en VHS. Nous repartions toujours avec vingt ou trente cassettes. À la même époque, à la télévision, il y avait Les Jeudis de l’angoisse sur M6 : nous enregistrions des films parfois rares. La télévision m’a permis de découvrir des tas de choses, à l’époque où elle diffusait encore du cinéma. Il y avait le Cinéma de minuit de Patrick Brion… mais j’ai l’impression de parler comme Jean d’Ormesson alors que je vous parle d’un temps pas si lointain.
Julien Morvan : Le Cinéma de minuit existe encore, mais c’est peut-être plus confidentiel.
Vincent Fernandel : La multiplication des supports et plateformes a l’avantage de redonner de la visibilité à des films qui étaient perdus dans les méandres depuis des décennies, mais quand le cinéma vient à la maison avec une offre pléthorique, il y a aussi le risque de noyer l’intérêt. Comme tout le monde, je suis abonné à des plateformes car c’est une façon de voir des films qui ne sont parfois plus visibles ailleurs. Souvent, face aux petites vignettes sur l’écran, on ne sait que choisir ; et l’on ne choisit rien, car il y en a trop.
Julien Morvan : Pensez-vous que la cinéphilie est en danger ? Je pense à la phrase de Paul Schrader qui considère que le cinéma sera bientôt une forme de musique classique, réservée à des élites, des connaisseurs ou des esthètes, des privilégiés qui ont eu la chance d’avoir accès à cette culture. Je pense aussi à Jean-Baptiste Thoret qui déclarait récemment, sur la même idée, que le cinéma est en voie de jazzification.
Vincent Fernandel : [Rires] Vous citez deux personnes que j’aime beaucoup ! Un cinéaste et scénariste exceptionnel, et le meilleur journaliste et passionné de cinéma en France, qui a une connaissance du cinéma américain exceptionnelle. Nous avons la même idole, en la personne de Dario Argento. La cinéphilie est-elle en danger ? La question est vaste. Pour moi, ce qui est danger, c’est la rareté. Lorsqu’on sélectionne un film ou un livre, il ne faut pas faire autre chose – et lorsqu’il est terminé, il faut prendre le temps de le digérer. Hélas, cet aspect de rareté, ou de raison, n’est pas corrélé avec ce qu’offre l’époque. Avant, le cinéma avait sa chapelle, qui était la salle de cinéma. Puis, le vidéoclub a commencé à amener le cinéma à la maison – mais il fallait encore sortir de chez soi et échanger avec des gérants qui connaissaient les films, ce qui pouvait donner lieu à de longues discussions passionnées. Les plateformes ont rendu le spectateur fainéant et en même temps très exigeant, car il en veut toujours plus. Certains consomment à la chaîne, depuis leur canapé. Avoir accès à beaucoup de contenu, c’est extraordinaire ; encore faut-il savoir choisir. Être cinéphile, ce n’est pas seulement voir des films, c’est aussi s’intéresser au metteur en scène par exemple. Jean-Baptiste Thoret, justement, permet cela : il propose un éclairage, un regard et on comprend mieux ce qu’on regarde, on savoure davantage. Je ne pense pas que c’est la cinéphilie qui est en danger, c’est la manière dont on l’aborde. L’autre problème est qu’aujourd’hui le cinéma DOIT être acheté par la télévision, ce qui modifie beaucoup la qualité des films. Pourquoi payer sa place 15 ou 20 euros pour découvrir un film qui ne méritait pas la salle de cinéma ? Billy Wilder disait que faire un film, c’était penser à la baby-sitter, au prix du parking, de l’essence, du pop-corn, du restaurant et de la place : on se doit alors de proposer un spectacle exceptionnel que l’on ne verra nulle part ailleurs. Parfois, juste en regardant une affiche de film, je me dis que c’est un spectacle que je peux voir chez mon voisin de palier.
Julien Morvan : Pour Michael Cimino, « faire des films, c’est inventer une nostalgie pour un passé qui n’a jamais existé ». J’aime profondément cette définition, qui me caractérise, mais elle ne s’applique pas forcément à tout le monde. Est-ce que vous recherchez quelque chose dans les films ?
Vincent Fernandel : Ce qui est agréable, c’est de tomber sur des œuvres qui ne nous ressemblent pas et qui, soudainement, vont nous secouer, nous interroger. Ce que j’adore, avec ma culture cinématographique, c’est d’arriver à dépasser mes a priori, sur des films qui ne me ressemblent pas, que je ne voulais pas spécialement voir. Je ne cherche pas grand-chose dans les films. Je recherche le divertissement, découvrir une histoire avec un regard qui n’est pas le mien, des sujets auxquels je ne suis pas confronté – surtout pas l’histoire de mon voisin de palier. Coppola et Hitchcock se sont exprimés sur l’ultraréalisme : pourquoi aller voir au cinéma, sur grand écran, ce que l’on voit dans la petite lucarne de l’existence ? La cinéphile, qu’est-ce que c’est ? C’est reconnaître que ce que l’on voit en face de nous, c’est du cinéma, même si cela ne correspond pas à nos goûts ou nos standards. Je n’aime pas ce metteur en scène mais quel point de vue, quel travail, quelle œuvre !


Julien Morvan : Comme journaliste de cinéma, vous avez rencontré des dizaines de réalisateurs Américains, Français ou Italiens. C’est une question très banale, mais, après tout, nous sommes dans un Ciné-club : quels artistes de cinéma figurent tout en haut de votre Panthéon ?
Vincent Fernandel : Pour ceux qui ont suscité en moi une élévation, un progrès, je mettrais en tout premier Dario Argento, immense cinéaste italien, figure majeure du cinéma mondial. Il y a aussi Claude Sautet, avec qui j’ai pu découvrir, adolescent, certaines choses de la vie. Je pense à Paolo Sorrentino, immense cinéaste dont il faut découvrir les premiers films, dont L’homme en plus (2001), dans lequel je retrouve certains aspects de la vie de mon père, avec l’immense acteur Toni Servillo. Il y a de jeunes cinéastes dont je trouve le travail formidable, Julia Ducournau par exemple. J’ai découvert Titane (2021) il y a quelques jours. Voilà une cinéaste qui a beau diviser, on ne peut pas l’accuser de ne pas faire du cinéma, d’avoir un propos, une ligne esthétique et narrative. On sent qu’elle a en elle une obsession organique, qu’elle a quelque chose à dire. Après, bien sûr, Woody Allen, Clint Eastwood, Dino Risi. Je pourrais vous dire tous les Italiens de l’après-guerre. Chez les Français : Labro, Alain Corneau…
Julien Morvan : Labro, c’est original. Il n’a pas fait beaucoup de films mais certains ont marqué les cinéphiles.
Vincent Fernandel : J’adore Labro ! C’est un cinéaste qui s’est servi d’outils littéraires et picturaux que beaucoup ont tenté de faire passer, en vain. Le hasard et la violence (1974), avec Yves Montand et Katharine Ross, est un livre-film. C’est une œuvre totalement hybride, parfaitement réussie. Fellini disait que le roman et le cinéma ne cohabitent pas bien, il n’adaptait au cinéma que ses propres rêves. Labro est inclassable, c’est l’un des maîtres du cinéma français. J’adore aussi Jessua, oublié à tort ; Blier, les années 1970 ; Gérard Jugnot, qui a fait de vraies bonnes comédies sociales comme réalisateur. Kathryn Bigelow également, tournée en dérision à ses débuts car elle était la compagne de James Cameron, comme on abîme parfois Sofia Coppola parce que c’est la fille de son père : c’est dégueulasse ! Voyez Blue Steel (1990) avec Jamie Lee Curtis, c’est extraordinaire. Si je commence à parler de ce que j’aime, ça va être long. Disons que mon intérêt va d’Eisenstein à Julia Ducournau ! [Rires]
Julien Morvan : En parlant d’Eisenstein, avez-vous un goût pour le cinéma russe contemporain ?
Vincent Fernandel : Oui, le cinéma soviétique des débuts – Eisenstein, Poudovkine – et Tarkovski plus tard, et ce réalisateur extraordinaire qui a réalisé Léviathan et dont le nom ne me revient jamais…
Julien Morvan : Andreï Zviaguintsev.
Vincent Fernandel : Merci ! Je suis venu au cinéma russe avec le théâtre russe. J’ai été professeur d’art dramatique et, malgré ce qu’on peut dire en France, on ne peut pas contourner la révolution du théâtre russe, ses grands maîtres comme Stanislavski, Meyerhold, Vassiliev, Vaghtangov.
Fernandel, un nom au frontispice
Julien Morvan : Une question obligatoire pour une interview comme la nôtre. Vos films favoris de Fernandel ne sont pas du tout ce que l’on appelle parfois les « fernandeleries » et vous êtes le premier à reconnaître, très souvent, que votre grand-père a probablement accepté trop de films, qui paraissent aujourd’hui un peu datés. Raymond Chirat assumait mourir de rire en regardant Raphaël le tatoué…
Vincent Fernandel : [Rires] Oui… ce qui se conçoit !
Julien Morvan : Avez-vous également des films de votre grand-père, objectivement moyens, que vous défendez malgré tout, ou que vous prenez plaisir à revoir malgré les évidents défauts du temps.
Vincent Fernandel : Pour être honnête et complet, je vais détourner légèrement votre question. Mes « plaisirs coupables » de films avec Fernandel, c’est n’importe quel film qui n’était déjà pas très bon à l’époque, et que le temps n’a pas épargné, pour avoir simplement le plaisir de penser que je regarde vivre mon grand-père.
Julien Morvan : C’est une très jolie réponse ! Je sais que vous n’aimez pas cette idée assez répandue, y compris dans la bouche de votre père, qui consiste à dire que le film est mauvais, mais Fernandel est formidable. Pour vous, si le film est mauvais, il est mauvais : point.
Vincent Fernandel : Dire que tel film est une catastrophe mais l’acteur est formidable, c’est comme de dire que la pizza est vraiment dégueulasse mais les olives sont très savoureuses. [Rires] Un film est une œuvre collective, un acteur n’est jamais que l’un des truchements de la mise en forme d’un sujet : le scénario. Que l’on prenne plaisir à voir des acteurs que l’on adore dans des films moyens ou très mauvais, soit ! J’adore Aldo Maccione, qui a fait de très bonnes comédies comme des nanars intersidéraux ; quand je regarde Aldo dans Pizzaiolo et Mozzarel (1985), qui est une espèce de fourre-tout de gags très mauvais, mal filmés, je me régale car j’adore Aldo, mais je ne vais pas dire : le film est mauvais, Aldo est formidable ! Aldo ne peut pas être formidable puisqu’il est complètement sous-exploité là-dedans. Il y a des exemples pour des tas d’autres grands acteurs. Dans un film, ou une pièce de théâtre, dès lors que l’on commence à identifier des parties en dehors de l’ensemble, cela veut dire qu’il y a un problème.


Julien Morvan : On sait que Louis de Funès aurait adoré travailler avec Roman Polanski, Bourvil rêvait de faire une carrière aux États-Unis à la fin de sa vie. Savez-vous si Fernandel avait de tels projets, un peu plus originaux, à la fin de sa carrière ?
Vincent Fernandel : Je serais bien incapable de vous dire, et le sujet reste entier, si mon grand-père était quelqu’un qui rêvait de cinéma, ou qui rêvait de travailler. Mon grand-père aimait le cinéma, c’est une évidence, mais il a tellement peu sélectionné les œuvres qu’il acceptait… À un moment donné, il faisait 4 à 5 films par an ; s’il disait non à un projet, c’est qu’une année ne fait que 365 jours ! Je n’ai jamais rien lu de Fernandel qui aurait pu dire ou évoquer une envie de cinéma qui n’aurait pas été réalisée. Mon grand-père, comme toutes les grandes vedettes, était d’abord quelqu’un qui avait une ambition ; un tel niveau de célébrité n’est pas accidentel. Il était très simple dans le privé, mais il a voulu bâtir une gloire. Je pense que le rêve qu’il avait, c’était de toucher à tout, dans le maximum de genres possibles. Je ne pense pas qu’il ait eu de regrets d’acteur. Moi, ce que je regrette, c’est qu’il n’ait pas vécu un peu plus, déjà pour le connaître un peu, mais aussi car je suis persuadé que dans les années 1970, certains metteurs en scène dont nous parlions plus haut lui auraient peut-être proposé des troisième ou quatrième rôle, avec une stature. Peut-être des rôles de truands, de père de famille, des personnages sombres ou effacés. Le seul qui a mis mon grand-père dans une configuration plastiquement étrange, très particulière et sombre, c’est Carlo Rim, avec qui il a tourné L’armoire volante (1948), une exception dans sa carrière. Le film ressort d’ailleurs bientôt chez Pathé, en Blu-ray.
Julien Morvan : On vous a déjà demandé ce que Fernandel et Franck Fernandel penseraient de notre époque. C’est toujours une question un peu délicate, qui n’a pas beaucoup de sens, en réalité. Vous aviez été assez pessimiste dans votre réponse. J’aimerais vous demander ce que notre époque pense de Fernandel. À l’heure de la cancel culture, de la dénonciation du passé, de la déconstruction des mythes (vrais ou imaginaires), ne craignez-vous pas d’entendre parler de plus en plus, hélas, de la Continental, de ses opinions politiques plutôt conservatrices, du fait qu’il interdit fermement à ses filles de faire du cinéma mais autorisa son fils car c’était un garçon, plutôt que de son incontestable talent d’acteur ?
Vincent Fernandel : Cette question touche des milliers d’artistes et de multiples domaines de notre société. Face à la bêtise ou à l’endoctrinement, face aux nouveaux fascistes, qui tendent à réécrire l’histoire des siècles passés, on a toujours une arme : ce sont les faits historiques. Face à l’inculture, on a toujours l’argument de la culture. Face à la bêtise, aux effets d’annonce Instagram, face à la synthèse de problématiques complexes en deux phrases pour faire de la catchline à tous les coins de rue, il y a toujours la culture, il y a toujours l’histoire. Il y a quelque temps, je présentais un film de Marcel Pagnol et un homme m’a interpellé pour me demander ce que cela me faisait de présenter le film d’un cinéaste machiste. C’est de l’ignorance, et je n’ai qu’à citer les faits. Quiconque connaît l’œuvre de Marcel Pagnol, quiconque a lu les souvenirs de Marcel, véritable déclaration d’amour à sa mère, quiconque a vu les films de Marcel ou lu ses pièces voit que la position de la femme est toujours d’une modernité exceptionnelle. Les femmes sont toujours les héroïnes, celles qui mènent la danse et transforment les bassesses de la société des hommes. Les questions posées par des gens qui ne connaissent rien ne sont pas dangereuses, puisqu’on a les réponses. L’histoire et le discernement priment encore sur les effets de mode.
Julien Morvan : J’ai une question que j’imaginais difficile à vous poser, mais vous avez commencé à y répondre. Les souvenirs ont-ils de l’avenir, selon vous ?
Vincent Fernandel : Les souvenirs ne sont pas notre avenir à tous, car notre avenir est d’être assez ancrés dans le présent pour y attraper les premiers morceaux de notre futur immédiat. Mais, sans ces petites lanternes qui éclairent notre passé, individuel ou collectif, on ne va nulle part. L’existence est un pont, difficile. Il faut toujours regarder où l’on marche, au loin et il faut être certain de l’ancrage à l’arrière. C’est vache comme cadeau, l’existence. Pour moi, ce qui porte tort à l’humanité tout entière, c’est l’oubli. La violence, la xénophobie, l’inculture… tout cela représente l’oubli. Mais l’oubli, ça se retrouve !
Julien Morvan : Vous parlez à un professeur d’histoire ! Mais je suis aussi président d’un Ciné-club. Un hommage à un acteur dans un Ciné-club, ça sent la naphtaline ou le bonbon acidulé de notre enfance ?
Vincent Fernandel : [Rires] Cela dépend de la présentation ! Heureusement, vous et moi sommes encore jeunes ; on a encore la tête d’un bonbon sucré ! Vous savez, c’est le mot hommage qui n’est pas le bon. On devrait simplement dire Projection d’un film de… Le mot hommage résonne comme l’énième enterrement de la vedette. Quant aux ciné-clubs, ils sont très importants !
Julien Morvan : Je reviens sur vous, sur l’absence et la construction d’une personnalité illuminée par un nom au frontispice du cinéma…
Vincent Fernandel : Merci pour le mot frontispice, déjà. On ne l’entend pas souvent…
Julien Morvan : Franck Fernandel, votre père, a souffert de l’absence de son père, très souvent en tournage ou en tournée, et il s’est construit dans ce vide du quotidien. On sait que vous avez eu une enfance très heureuse et épanouie auprès de vos parents. Savez-vous quel vide vous a construit pour que vous retourniez si souvent, tout de même, vers l’enfance ?
Vincent Fernandel : Vous savez, il y a des vides qui ne sont pas explicables. Enfant, je dois bien l’avouer, je sentais une incomplétude ou une absence, un vide quelque part. C’est difficile de le verbaliser, c’est une sensation ténue. Je suis très binaire : je me sens parfois complètement vide, parfois complètement plein. Quand je suis plein, je sais toujours de quoi. La plénitude vient de soi, mais aussi de la qualité des rapports avec les autres. Dans ma vie personnelle comme dans mon métier, je m’interdis de perdre du temps avec des gens pour lesquels je ne sens pas une connexion humaine minimum. Ce n’est peut-être pas très malin d’un point de vue business… Mais le vide, je ne sais pas. L’être humain est un mystère pour lui-même. Je ne sais pas si j’ai bien répondu…
Julien Morvan : Il n’y aucune réponse à cette question.
Vincent Fernandel : Oui, quand on pose des questions, il faut bien savoir un truc, c’est qu’il n’y a aucune réponse !


Julien Morvan : Sur la mémoire, puisque vous en parliez, vous avez été assez critique sur l’attitude des édiles de Marseille quant à la mémoire de Fernandel – que l’on peut qualifier d’à-peu-près inexistante aujourd’hui, à l’exception d’une statue émaciée près de sa maison natale. Avez-vous déjà eu vent, à Marseille ou ailleurs, de projets plus ambitieux pour transmettre cette mémoire : musée ou exposition d’ampleur ?
Vincent Fernandel : Déjà, j’aimerais préciser une chose : lorsque je tire un bilan très objectif des actions culturelles de la ville de Marseille, je dois vous dire que s’il n’y avait que Fernandel qui manquait à l’appel, ça irait encore ! Il n’est pas le seul oublié des édiles, des élus, des supposées forces vives de Marseille. Pagnol, Fernandel, Jean-Claude Izzo, Akhenaton, Henri-Frédéric Blanc, René Frégni, Henri Verneuil… Je pourrais vous faire une liste longue comme le bras des Marseillais qui ont œuvré dans leur ville et qui sont aujourd’hui totalement passés à la trappe. Est-ce volontaire, ou les gens qui sont aux manettes de Marseille sont-ils tellement vides qu’ils ne les connaissent peut-être même pas ?
Julien Morvan : Vous êtes actuellement sur scène dans un spectacle signé Nicolas Pagnol. Pagnol et Fernandel réunis, cinquante ans après leur disparition, n’est-ce pas la plus belle des réponses à toutes mes questions, notamment celles sur la mémoire, la transmission ou la mélancolie ?
Vincent Fernandel : Les plus belles des rencontres sont celles auxquelles on ne s’attend pas, parce que l’univers sait beaucoup mieux que vous ce dont vous avez besoin et à quel moment. Tout ce qui se programme dans la vie, la plupart du temps, est voué à l’échec. Je ne vous dis pas cela du haut de ma montagne car j’ai mis très longtemps avant de commencer à comprendre, intégrer et adapter ce que je suis en train de vous dire. J’ai trouvé en Nicolas Pagnol un ami et un collaborateur. Ce n’est pas un coup commercial mais un bel exemple de synchronicité. J’en ai eu des tas, tout au long de ma vie. Je ne me les explique pas. Je préfère citer la première phrase de Woody Allen dans Manhattan : « La vie, c’est d’abord une question de chance ». Ne pas savoir ce qu’il va se passer, c’est une chance.
Propos recueillis le samedi 16 novembre 2024 à Varennes-sur-Seine
Questions et entretien : Julien Morvan
Enregistrement audio et vidéo : Yoran Legemble


